COMPLÉMENT À LA LETTRE D’INFORMATION N°11 – NOVEMBRE 2025     

Entretien avec frère Charles

Notre équipe a questionné frère Charles,
élu prieur général des frères en juin dernier

  • Qui êtes-vous, quel est votre parcours ? Vos différentes fonctions dans la communauté ?

Frère Charles : Je suis originaire de Lyon et j’ai grandi dans une famille chrétienne, avec trois sœurs cadettes. L’une d’elles est porteuse d’un handicap, une réalité qui a été très formatrice et a profondément marqué mon regard sur le monde et la vie. Mon adolescence a été rythmée par la musique au conservatoire et des engagements ecclésiaux (scoutisme, service de l’autel). Après mon bac, je me suis orienté vers des études d’ingénieur. C’est durant cette période que ma vocation a mûri, notamment après un pèlerinage en Terre Sainte où j’ai redécouvert la puissance de la Parole de Dieu.
J’ai rejoint la Fraternité monastique des frères de Jérusalem en 2005 à Paris, juste après mes études. En dehors des études, j’ai pu exercer différents métiers jusqu’en 2010. 

Puis jusqu’à très récemment, j’ai eu diverses missions au service de l’Institut : j’ai été secrétaire général, formateur pour les profès temporaires, et conseiller général pendant neuf ans. J’ai également été chapelain de l’église Saint-Gervais à Paris durant cinq ans, un rôle qui m’a permis d’accompagner avec des laïcs des évolutions dans l’animation de ce lieu confié. Enfin, entre 2016 et 2018, j’ai eu la chance d’approfondir ma formation théologique dans le cadre d’une licence canonique chez les jésuites à l’IET de Bruxelles. Ce fut un temps essentiel pour relire mon expérience monastique, nourrir ma vie spirituelle et repenser ma vocation à l’aide d’une pensée théologique.

  • Ces derniers mois, vous étiez au service de l’aumônerie d’un hôpital, pourquoi avez-vous choisi ce travail et comment l’avez-vous vécu ?

Frère Charles : L’hôpital est un lieu de soin et d’hospitalité, un lieu de salut et de vérité; on y rencontre l’humanité dans sa vulnérabilité la plus crue. En raison de mon histoire personnelle, je suis sensible à cette dimension de la fragilité. Après dix-neuf ans de vie monastique à Paris, j’avais ce besoin de rencontrer l’homme contemporain là où il est, de le servir par une écoute, un regard, une présence. Cette expérience au sein de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière a été pour moi très enrichissante. En parcourant les services – de la psychiatrie aux soins intensifs, en passant par la prison interne – les chambres des patients sont devenues pour moi des « parloirs », des lieux de silence et d’écoute où ma sensibilité a été évangélisée. Les malades et leurs familles m’ont profondément humanisé. Ils ont transformé mon regard sur la souffrance, sur la mort, et cela a rejailli sur ma manière de prier et sur mon engagement de moine dans la ville.

  • En tant que frère, comment avez-vous vécu ce processus de réforme ?

Frère Charles : Je prendrai l’image de l’émondage viticole à la fin de l’hiver : il s’agit de soigner la vigne pour qu’elle fructifie. Ce processus a été et demeure exigeant et libérant.

Exigeant, car il nous a fallu revisiter la réalité de notre vie avec humilité. Grâce à l’accompagnement ecclésial des assistants apostoliques, nous avons pu relire tous les aspects de notre existence – nos grâces, nos joies, mais aussi nos difficultés et nos erreurs. Aucune réforme n’est possible sans cette relecture, sans conversion personnelle, sans dialogue communautaire, sans le renoncement à certaines habitudes. Il faut de la patience et de la persévérance pour renouveler en profondeur notre manière de vivre et de penser.

Mais ce processus de discernement et de réforme m’apparaît aussi très libérant. On a vu une vie renouvelée monter comme la sève dans le plant, apportant un profond apaisement et une forme de réconfort. Cela a permis de libérer la parole sur des sujets que nous n’osions pas affronter et de partager des réflexions pour actualiser notre vocation en profondeur. Nous avons appris à discerner notre avenir non plus en termes d’idéal ou d’apparence, mais en accueillant la réalité de nos communautés pour y découvrir les appels de Dieu avec créativité et espérance. 

Pour l’exprimer autrement, je dirais que nos Fraternités font actuellement leur crise d’adolescence où s’entremêlent des moments de révolte et d’enthousiasme, des phases de déception et d’accomplissement. L’un ne va pas sans l’autre; ainsi va la vie.

  • Maintenant que les constitutions ont été votées, considérez-vous que le processus de réforme est clos ?

Frère Charles : Le processus de réforme ne fait que commencer. Le travail sur les Constitutions et les textes de droit secondaire qui balisent notre vie concrète était une étape importante. Ce travail de discernement en commun jusqu’à l’élaboration des Constitutions était crucial pour renouveler en chaque frère et pour l’institut dans son ensemble le but et l’esprit de notre vocation. Mais ces textes ne peuvent rester lettre morte. Ils doivent soutenir une transformation progressive et concrète de notre vie. Ils doivent engendrer un changement de mentalité qui sera long et que nous aurons à reprendre et à transmettre de génération en génération. C’est le début d’une dynamique d’incarnation

  • Dans ces nouvelles constitutions des frères, quelles sont selon vous les évolutions les plus significatives ?

Frère Charles : Pour ce qui concerne les frères, plusieurs évolutions sont significatives. Il est difficile cependant d’être exhaustif. Je ne retiendrai que quelques points : 

La clarification de notre nature monastique et contemplative a été essentielle. Cette question avait fait l’objet de nombreux débats durant plusieurs mois; il était important pour les frères de réaffirmer cette orientation fondamentale pour réordonner ensuite nos priorités et revisiter nos modes de vie de manière cohérente. Ce travail nous a permis notamment de rééquilibrer la vie de prière (personnelle et liturgique) avec le travail et de remettre en valeur la dimension de l’hospitalité.

Un autre point majeur concerne notre manière de vivre la fraternité qui peut imprégner les relations communautaires et la manière de gouverner. En envisageant explicitement l’institut comme une grande fraternité (la Fraternité monastique des frères de Jérusalem) nous avons voulu signifier l’esprit de communion et d’entraide fraternelle où la participation de tous est recherchée et où le soutien mutuel entre les fraternités est une nécessité. Élu par tous les frères, le prieur général reste ainsi à l’écoute de chacun et au service de l’unité entre les fraternités.
Ce style fraternel se retrouve dans la manière de vivre la communion avec les soeurs. Une évolution est ici aussi très significative. Alors que les Constitutions de 1996 ne mentionnaient pas les soeurs et ne permettaient pas de nommer cette réalité pourtant bien présente et enrichissante dans notre vocation, le projet actuel des constitutions contient désormais deux articles en commun avec les sœurs. Le premier article exprime le sens de cette communion et la manière de la vivre, le second article décrit la liturgie que nous célébrons en commun avec les fidèles. 

Enfin, notre manière d’envisager la ville et de nous ouvrir au monde a été retravaillée pour deux raisons principales. D’une part, les évolutions urbaines observées depuis 50 ans nous obligeaient naturellement à actualiser notre manière d’exprimer notre proximité et notre écoute du monde. D’autre part, en tant que moines et frères dans le monde, nous voulions préciser notre manière particulière de porter le souci apostolique de l’Eglise en privilégiant le témoignage d’une présence contemplative, solidaire et priante, sur des activités pastorales communautaires.

  • Désormais, où allez-vous habiter ? et pourquoi ce choix a-t-il été fait ?

Frère Charles : J’ai rejoint Strasbourg le 4 octobre. Il était plus simple de prendre mes fonctions dans un espace déjà aménagé et adapté par mon prédécesseur, Frère Jean-Christophe. L’avenir dira si nous devrons évoluer en envisageant un autre lieu, mais c’était la solution la plus simple à ce stade.

  • À ce stade, quelles sont vos priorités pour l’institut des frères ?

Frère Charles : Mes priorités sont avant tout celles établies par le Chapitre Général, autour de trois axes principaux.

Il y a tout d’abord la mise en œuvre de la réforme. Il s’agit de poursuivre le changement de culture initié il y a 3 ans et de l’incarner concrètement dans chaque fraternité locale. Il s’agit également d’accompagner chaque frère dans l’appropriation des nouvelles Constitutions. Cela prendra du temps, mais c’est essentiel.

L’autre priorité est d’ordre vocationnel. Avant même de parler de pastorale des vocations, il convient de prendre soin de la vocation de chaque frère. Il y a parmi les frères un profond désir de renouveau humain et spirituel. Il s’agit de prendre soin des personnes, notamment des plus vulnérables (malades ou dépendants). Il s’agit aussi de valoriser et d’encourager l’expression des talents des frères pour le bien de la communauté. Il s’agit enfin de soutenir la vie de prière de chaque frère. Ce double équilibre humain et spirituel est vital pour durer; cela fera partie de la formation continue.
Parallèlement à cela, nous travaillerons notre manière d’accueillir et de former des candidats. Notre Institut, qui avait prudemment fermé son noviciat il y a plusieurs mois, est désormais en capacité de reprendre l’accueil vocationnel et la formation initiale. Les retraites de discernement ont repris depuis août dernier, et une équipe de formateurs sera prochainement nommée pour structurer le cadre de la formation et animer une maison du noviciat.

Enfin, pour rendre tout cela viable et durable, nous devrons probablement reconfigurer certaines de nos fraternités : adapter nos modalités de présence, rééquilibrer nos forces vives, et envisager, si nécessaire, des fermetures. Ces choix ne seront pas aisés mais ils ont été demandés et travaillés lors de notre assemblée pour permettre aux frères de mieux vivre leur vocation.

  • Une nouvelle prieure général il y a un an, maintenant un nouveau prieur général : comment imaginez-vous les collaborations entre les deux instituts, et quelles peuvent être les nouveautés ?

Frère Charles : Le renouvellement de la compréhension de la communion entre les frères et les soeurs est l’un des beaux fruits de nos assemblées générales. Au-delà d’un article commun dans nos Constitutions et d’un Directoire en cours d’élaboration, nous avons pu expliciter plus concrètement notre manière de vivre cette communion entre les deux instituts. En soi il n’y a pas de nouveauté mais un profond renouvellement dans la manière d’aborder cette réalité.
Chaque frère et chaque sœur à sa part de responsabilité dans la recherche de communion entre les deux instituts. Néanmoins certaines fonctions requièrent plus d’attention et plus d’implication dans la relation et la collaboration.  C’est pourquoi au delà des rencontres programmées mensuellement entre les deux prieurs généraux, nous aurons des rencontres des conseils pour nous éclairer dans les discernements, pour croiser nos regards sur des problématiques semblables,  pour collaborer dans des domaines communs, pour s’encourager mutuellement dans la réforme en cours. La prière en commun et la bienveillance fraternelle au quotidien resteront toujours les piliers de ce chemin de communion et de conversion.

  • A l’occasion d’une dernière lettre Discernement & réforme, un lecteur nous demandait : quelle place pour les laïcs ? Du point de vue de l’institut des frères, que répondriez-vous ?

Frère Charles : Je répondrais à cette question, non pas en terme de place spécifique à identifier et à canoniser,  mais en terme de dynamique à partager et à encourager.

Il me semble que notre vie monastique dans le monde engendre une dynamique particulière qu’il convient de reconnaître, d’approfondir et de servir. Elle demeure avant tout une vie chrétienne marquée plus spécifiquement par la prière, le travail, la vie communautaire, la solitude. Notre présence silencieuse et contemplative dans le monde peut devenir un signe, une interpellation. 

Ce témoignage particulier n’est pas exclusif; nous le portons avec d’autres, notamment les laïcs qui peuvent devenir pour nous des alliés pour cheminer vers Dieu, dans la prière et l’amitié, au cœur du monde. Les laïcs sont aussi des devanciers pour appréhender le réel dans toute sa complexité et sa diversité. Ils soutiennent largement la vie de l’Église et de nos communautés de sorte que nous expérimentons avec eux une circulation de dons humains et spirituels, un soutien mutuel dans la conversion et la sanctification. C’est pourquoi la liturgie, et plus particulièrement l’Eucharistie sont le lieu privilégié de cette communion par l’échange de biens spirituels et l’offrande concrète de chacune de nos vies.

  • Le 1er novembre prochain, nous fêterons l’anniversaire des 50 ans de la fondation. Quelles perspectives voyez-vous pour les FMJ dans les prochaines décennies ?

Frère Charles : Nous sommes dans un changement d’époque avec des mutations culturelles, sociales, technologiques, politiques et économiques de grande ampleur qui remettent en cause des repères établis et des modes de fonctionnement personnels ou communautaires. Notre monde a profondément changé en quelques années : intelligence artificielle, crises géopolitiques, problématiques écologiques, besoin de justice… un monde ancien s’en est allé. Nos vies religieuses, familiales et ecclésiales sont nécessairement impactées par ces transformations et le pontificat qui s’ouvre actuellement indique déjà des points d’attention et de conversion pour l’Eglise toute entière. Ce changement d’époque va requérir une forme d’audace et d’inventivité pour nos communautés. C’est à la fois un défi et une opportunité. Nous aurons probablement des choix à poser et cette situation complexe va demander davantage de prière et de réalisme, du discernement et du courage pour répondre fidèlement à notre vocation de moine et de frère dans ce monde en mutation. La perspective bien que peu évidente est finalement simple, elle peut même devenir enthousiasmante et pleine d’Espérance si nous la vivons de l’intérieur avec l’Esprit : il s’agit ultimement de suivre le Christ, dans le monde d’aujourd’hui, selon l’Evangile.

    Propos recueillis par l’équipe Information

    COMPLÉMENT À LA LETTRE D’INFORMATION N°11 – NOVEMBRE 2025     

    Entretien avec frère Charles

    Notre équipe a questionné frère Charles,
    élu prieur général des frères en juin dernier.

    • Qui êtes-vous, quel est votre parcours ? Vos différentes fonctions dans la communauté ?

    Frère Charles : Je suis originaire de Lyon et j’ai grandi dans une famille chrétienne, avec trois sœurs cadettes. L’une d’elles est porteuse d’un handicap, une réalité qui a été très formatrice et a profondément marqué mon regard sur le monde et la vie. Mon adolescence a été rythmée par la musique au conservatoire et des engagements ecclésiaux (scoutisme, service de l’autel). Après mon bac, je me suis orienté vers des études d’ingénieur. C’est durant cette période que ma vocation a mûri, notamment après un pèlerinage en Terre Sainte où j’ai redécouvert la puissance de la Parole de Dieu.

    J’ai rejoint la Fraternité monastique des frères de Jérusalem en 2005 à Paris, juste après mes études. En dehors des études, j’ai pu exercer différents métiers jusqu’en 2010. 

    Puis jusqu’à très récemment, j’ai eu diverses missions au service de l’Institut : j’ai été secrétaire général, formateur pour les profès temporaires, et conseiller général pendant neuf ans. J’ai également été chapelain de l’église Saint-Gervais à Paris durant cinq ans, un rôle qui m’a permis d’accompagner avec des laïcs des évolutions dans l’animation de ce lieu confié. Enfin, entre 2016 et 2018, j’ai eu la chance d’approfondir ma formation théologique dans le cadre d’une licence canonique chez les jésuites à l’IET de Bruxelles. Ce fut un temps essentiel pour relire mon expérience monastique, nourrir ma vie spirituelle et repenser ma vocation à l’aide d’une pensée théologique.

    • Ces derniers mois, vous étiez au service de l’aumônerie d’un hôpital, pourquoi avez-vous choisi ce travail et comment l’avez-vous vécu ?

    Frère Charles : L’hôpital est un lieu de soin et d’hospitalité, un lieu de salut et de vérité; on y rencontre l’humanité dans sa vulnérabilité la plus crue. En raison de mon histoire personnelle, je suis sensible à cette dimension de la fragilité. Après dix-neuf ans de vie monastique à Paris, j’avais ce besoin de rencontrer l’homme contemporain là où il est, de le servir par une écoute, un regard, une présence. Cette expérience au sein de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière a été pour moi très enrichissante. En parcourant les services – de la psychiatrie aux soins intensifs, en passant par la prison interne – les chambres des patients sont devenues pour moi des « parloirs », des lieux de silence et d’écoute où ma sensibilité a été évangélisée. Les malades et leurs familles m’ont profondément humanisé. Ils ont transformé mon regard sur la souffrance, sur la mort, et cela a rejailli sur ma manière de prier et sur mon engagement de moine dans la ville.

    • En tant que frère, comment avez-vous vécu ce processus de réforme ?

    Frère Charles : Je prendrai l’image de l’émondage viticole à la fin de l’hiver : il s’agit de soigner la vigne pour qu’elle fructifie. Ce processus a été et demeure exigeant et libérant.

    Exigeant, car il nous a fallu revisiter la réalité de notre vie avec humilité. Grâce à l’accompagnement ecclésial des assistants apostoliques, nous avons pu relire tous les aspects de notre existence – nos grâces, nos joies, mais aussi nos difficultés et nos erreurs. Aucune réforme n’est possible sans cette relecture, sans conversion personnelle, sans dialogue communautaire, sans le renoncement à certaines habitudes. Il faut de la patience et de la persévérance pour renouveler en profondeur notre manière de vivre et de penser.

    Mais ce processus de discernement et de réforme m’apparaît aussi très libérant. On a vu une vie renouvelée monter comme la sève dans le plant, apportant un profond apaisement et une forme de réconfort. Cela a permis de libérer la parole sur des sujets que nous n’osions pas affronter et de partager des réflexions pour actualiser notre vocation en profondeur. Nous avons appris à discerner notre avenir non plus en termes d’idéal ou d’apparence, mais en accueillant la réalité de nos communautés pour y découvrir les appels de Dieu avec créativité et espérance. 

    Pour l’exprimer autrement, je dirais que nos Fraternités font actuellement leur crise d’adolescence où s’entremêlent des moments de révolte et d’enthousiasme, des phases de déception et d’accomplissement. L’un ne va pas sans l’autre; ainsi va la vie.

    • Maintenant que les constitutions ont été votées, considérez-vous que le processus de réforme est clos ?

    Frère Charles : Le processus de réforme ne fait que commencer. Le travail sur les Constitutions et les textes de droit secondaire qui balisent notre vie concrète était une étape importante. Ce travail de discernement en commun jusqu’à l’élaboration des Constitutions était crucial pour renouveler en chaque frère et pour l’institut dans son ensemble le but et l’esprit de notre vocation. Mais ces textes ne peuvent rester lettre morte. Ils doivent soutenir une transformation progressive et concrète de notre vie. Ils doivent engendrer un changement de mentalité qui sera long et que nous aurons à reprendre et à transmettre de génération en génération. C’est le début d’une dynamique d’incarnation

    • Dans ces nouvelles constitutions des frères, quelles sont selon vous les évolutions les plus significatives ?

    Frère Charles : Pour ce qui concerne les frères, plusieurs évolutions sont significatives. Il est difficile cependant d’être exhaustif. Je ne retiendrai que quelques points : 

    La clarification de notre nature monastique et contemplative a été essentielle. Cette question avait fait l’objet de nombreux débats durant plusieurs mois; il était important pour les frères de réaffirmer cette orientation fondamentale pour réordonner ensuite nos priorités et revisiter nos modes de vie de manière cohérente. Ce travail nous a permis notamment de rééquilibrer la vie de prière (personnelle et liturgique) avec le travail et de remettre en valeur la dimension de l’hospitalité.

    Un autre point majeur concerne notre manière de vivre la fraternité qui peut imprégner les relations communautaires et la manière de gouverner. En envisageant explicitement l’institut comme une grande fraternité (la Fraternité monastique des frères de Jérusalem) nous avons voulu signifier l’esprit de communion et d’entraide fraternelle où la participation de tous est recherchée et où le soutien mutuel entre les fraternités est une nécessité. Élu par tous les frères, le prieur général reste ainsi à l’écoute de chacun et au service de l’unité entre les fraternités.
    Ce style fraternel se retrouve dans la manière de vivre la communion avec les soeurs. Une évolution est ici aussi très significative. Alors que les Constitutions de 1996 ne mentionnaient pas les soeurs et ne permettaient pas de nommer cette réalité pourtant bien présente et enrichissante dans notre vocation, le projet actuel des constitutions contient désormais deux articles en commun avec les sœurs. Le premier article exprime le sens de cette communion et la manière de la vivre, le second article décrit la liturgie que nous célébrons en commun avec les fidèles. 

    Enfin, notre manière d’envisager la ville et de nous ouvrir au monde a été retravaillée pour deux raisons principales. D’une part, les évolutions urbaines observées depuis 50 ans nous obligeaient naturellement à actualiser notre manière d’exprimer notre proximité et notre écoute du monde. D’autre part, en tant que moines et frères dans le monde, nous voulions préciser notre manière particulière de porter le souci apostolique de l’Eglise en privilégiant le témoignage d’une présence contemplative, solidaire et priante, sur des activités pastorales communautaires.

    • Désormais, où allez-vous habiter ? et pourquoi ce choix a-t-il été fait ?

    Frère Charles : J’ai rejoint Strasbourg le 4 octobre. Il était plus simple de prendre mes fonctions dans un espace déjà aménagé et adapté par mon prédécesseur, Frère Jean-Christophe. L’avenir dira si nous devrons évoluer en envisageant un autre lieu, mais c’était la solution la plus simple à ce stade.

    • À ce stade, quelles sont vos priorités pour l’institut des frères ?

    Frère Charles : Mes priorités sont avant tout celles établies par le Chapitre Général, autour de trois axes principaux.

    Il y a tout d’abord la mise en œuvre de la réforme. Il s’agit de poursuivre le changement de culture initié il y a 3 ans et de l’incarner concrètement dans chaque fraternité locale. Il s’agit également d’accompagner chaque frère dans l’appropriation des nouvelles Constitutions. Cela prendra du temps, mais c’est essentiel.

    L’autre priorité est d’ordre vocationnel. Avant même de parler de pastorale des vocations, il convient de prendre soin de la vocation de chaque frère. Il y a parmi les frères un profond désir de renouveau humain et spirituel. Il s’agit de prendre soin des personnes, notamment des plus vulnérables (malades ou dépendants). Il s’agit aussi de valoriser et d’encourager l’expression des talents des frères pour le bien de la communauté. Il s’agit enfin de soutenir la vie de prière de chaque frère. Ce double équilibre humain et spirituel est vital pour durer; cela fera partie de la formation continue.
    Parallèlement à cela, nous travaillerons notre manière d’accueillir et de former des candidats. Notre Institut, qui avait prudemment fermé son noviciat il y a plusieurs mois, est désormais en capacité de reprendre l’accueil vocationnel et la formation initiale. Les retraites de discernement ont repris depuis août dernier, et une équipe de formateurs sera prochainement nommée pour structurer le cadre de la formation et animer une maison du noviciat.

    Enfin, pour rendre tout cela viable et durable, nous devrons probablement reconfigurer certaines de nos fraternités : adapter nos modalités de présence, rééquilibrer nos forces vives, et envisager, si nécessaire, des fermetures. Ces choix ne seront pas aisés mais ils ont été demandés et travaillés lors de notre assemblée pour permettre aux frères de mieux vivre leur vocation.

    • Une nouvelle prieure général il y a un an, maintenant un nouveau prieur général : comment imaginez-vous les collaborations entre les deux instituts, et quelles peuvent être les nouveautés ?

    Frère Charles : Le renouvellement de la compréhension de la communion entre les frères et les soeurs est l’un des beaux fruits de nos assemblées générales. Au-delà d’un article commun dans nos Constitutions et d’un Directoire en cours d’élaboration, nous avons pu expliciter plus concrètement notre manière de vivre cette communion entre les deux instituts. En soi il n’y a pas de nouveauté mais un profond renouvellement dans la manière d’aborder cette réalité.
    Chaque frère et chaque sœur à sa part de responsabilité dans la recherche de communion entre les deux instituts. Néanmoins certaines fonctions requièrent plus d’attention et plus d’implication dans la relation et la collaboration.  C’est pourquoi au delà des rencontres programmées mensuellement entre les deux prieurs généraux, nous aurons des rencontres des conseils pour nous éclairer dans les discernements, pour croiser nos regards sur des problématiques semblables,  pour collaborer dans des domaines communs, pour s’encourager mutuellement dans la réforme en cours. La prière en commun et la bienveillance fraternelle au quotidien resteront toujours les piliers de ce chemin de communion et de conversion.

    • A l’occasion d’une dernière lettre Discernement & réforme, un lecteur nous demandait : quelle place pour les laïcs ? Du point de vue de l’institut des frères, que répondriez-vous ?

    Frère Charles : Je répondrais à cette question, non pas en terme de place spécifique à identifier et à canoniser,  mais en terme de dynamique à partager et à encourager.

    Il me semble que notre vie monastique dans le monde engendre une dynamique particulière qu’il convient de reconnaître, d’approfondir et de servir. Elle demeure avant tout une vie chrétienne marquée plus spécifiquement par la prière, le travail, la vie communautaire, la solitude. Notre présence silencieuse et contemplative dans le monde peut devenir un signe, une interpellation. 

    Ce témoignage particulier n’est pas exclusif; nous le portons avec d’autres, notamment les laïcs qui peuvent devenir pour nous des alliés pour cheminer vers Dieu, dans la prière et l’amitié, au cœur du monde. Les laïcs sont aussi des devanciers pour appréhender le réel dans toute sa complexité et sa diversité. Ils soutiennent largement la vie de l’Église et de nos communautés de sorte que nous expérimentons avec eux une circulation de dons humains et spirituels, un soutien mutuel dans la conversion et la sanctification. C’est pourquoi la liturgie, et plus particulièrement l’Eucharistie sont le lieu privilégié de cette communion par l’échange de biens spirituels et l’offrande concrète de chacune de nos vies.

    • Le 1er novembre prochain, nous fêterons l’anniversaire des 50 ans de la fondation. Quelles perspectives voyez-vous pour les FMJ dans les prochaines décennies ?

    Frère Charles : Nous sommes dans un changement d’époque avec des mutations culturelles, sociales, technologiques, politiques et économiques de grande ampleur qui remettent en cause des repères établis et des modes de fonctionnement personnels ou communautaires. Notre monde a profondément changé en quelques années : intelligence artificielle, crises géopolitiques, problématiques écologiques, besoin de justice… un monde ancien s’en est allé. Nos vies religieuses, familiales et ecclésiales sont nécessairement impactées par ces transformations et le pontificat qui s’ouvre actuellement indique déjà des points d’attention et de conversion pour l’Eglise toute entière. Ce changement d’époque va requérir une forme d’audace et d’inventivité pour nos communautés. C’est à la fois un défi et une opportunité. Nous aurons probablement des choix à poser et cette situation complexe va demander davantage de prière et de réalisme, du discernement et du courage pour répondre fidèlement à notre vocation de moine et de frère dans ce monde en mutation. La perspective bien que peu évidente est finalement simple, elle peut même devenir enthousiasmante et pleine d’Espérance si nous la vivons de l’intérieur avec l’Esprit : il s’agit ultimement de suivre le Christ, dans le monde d’aujourd’hui, selon l’Evangile.

      Propos recueillis par l’équipe Information